Bilan, 15.04.2015 - L'etoile montante des medtech suisses

SYMETIS DOIT MAINTENANT CHANGER D'ECHELLE. CELA PASSE PAR SON RACHAT OU PAR UNE INTRODUCTION EN BOURSE

BILAN Magazin, 15 Avril 2015 - Malgré ses moins de 500 grammes en rnoyenne, le cceur pompe pres de six litres de sang par minute. L'équivalent de deux superpetroliers dans une vie. Additionnés, ses battements représentent la distance de la Terre à la Lune. Mais comme chacun le sait, ce muscle vieillit. En particulier, la valve aortique se calcifie.L'accès du coeur vers cette artère rétrècie, forçant plus de travail. Les risques d'accidents cardiovasculaires augmentent.

Depuis les annees 1960, on sait remplacer la valve aortique par une prothèse et, depuis les années 1980, par une bioprothèse associant une structure rigide sur laquelle est cousue une valve d'origine animale. Reste qu'il faut pratiquer une opération à coeur ouvert (près de 80 000 en Europe I'an dernier) . Cela nécessite plusieurs jours d'hospitalisation et un stress difficile à supporter pour les patients à risque. Pourquoi ne pas glisser ce stent aortique avec un cathéter via une artère,comme on le fait pour rèparer d'autres vaisseaux depuis 1977 et la première angioplastie coronaire pratiquée par Andreas Gruentzig à Zurich?

De Zurich, justement, Jacques Essinger reçoit en 2004 un coup de fil de Jean­ Philippe Tripet. Les deux hommes se connaissent bien. Après avoir été à la tete du plus gros fonds en biotechnologies dans les années 1990 - le fonds Immunology de la Banque Lombard Odier - Jean-Philippe Tripet a fondé Aravis Ventures pour investir en amont dans les entreprises de sciences de la vie. Jacques Essinger sort, lui, de l'aventure Modex Therapeutics, I'entreprise de biotechnologies fondée en 1995 par le futur patron de l'EPFL, Patrick Aebischer.

Chirurgie non invasive

L'innovation que lui présente Jean-Philippe Tripet est un réve de chirurgien cardiaque pédiatrique. Déja célèbre dans ce domaine, René Prétre est d'ailleurs au conseil scientifique de Symetis dont les fondateurs developpent une valve aortique autologue, basée sur la culture des propres cellules du patient et donc, espère-t-on, capable de suivre la croissance d'un enfant transplanté. Jacques Essinger prend le poste de CEO. Ce sera pour s'apercevoir rapidement que cette technologie n'apas la maturité pour passer I'obstacle des essais cliniques. Il réoriente l'entreprise.

Sa chance est qu'il existe un réservoir d'innovations dans le domaine des stents en Suisse. Inventée à Lausanne par Hans Wallsten et Ulrich Sigwart dans le cadre de Medinvent, cette technologie, rachetée par des entreprises comme Boston Scientific, a généré un marché qui approche les dix milliards. Il trouve auprés du professeur Ludwig von Segesser, le grand patron de la chirurgie cardiaque au CHUV au milieu des années 2000, une nouvelle approche transcathéter qui s'applique a la valve aortique. Symetis vient d'en donner une démonstration spectaculaire devant 20000 spécialistes des maladies cardiovasculaires, assemblées pour une conférence en Californie. Ils ont pu suivre en direct I'implantation d'une valve aortique par un médecin brésilien en seule­ment huit minutes.

Dans les bureaux de l'entreprise a Ecublens, Jacques Essinger pose deux grands cartons sur une table.L'un fait 1,50 metre de long, I'autre environ un tiers. Ils contiennent la partie Swiss made du dispositif: les catheters qu'on glisse, soit depuis l'aine dans l'artère femorale, soit via le vent:Iicule du coeur, pour aller poser les prothèses aortiques qui sont, elles, produites au Bresil. Depuis 2011 et la commercialisation de la premiére valve passant par le ventricule du coeur, plus de 2000 patients ont reçu une valve Symetis qui a pris 28°lo du marche euro­péen. Le démarrage commercial de son second produit (femoral) est encore plus prometteur.  «L'irnplantation transfemorale représente 80% des cas»,précise Jacques Essinger. II y a mieux.

«Le marche est en train d'evoluer parce que les médecins prennent conscience que ce qui est valable pour les patients à haut risque le devient pour les autres.» Les revenus de Symetis sont passés de 7 à 15 millions de francs entre 2011et 2013, année ou le marché mondial de l'implantation transcathéter a atteint 850 millions de dollars. II devrait dépas­ser les 2,5 milliards a l'horizon 2025 à cause de la généralisation de l'approche  non invasive. Cela laisse Jacques Essinger envisager la rentabilite d'ici à mi-2016.Mais d'ici là, I'entreprise devra lever des fonds pour bétonner sa position.

57% de marge brute

Depuis sa création, Symetis a mobilisé plus de 140 millions sous forme de capi­tal-risque. En dépit d'une marge brute confortable sur un produit vendu de l'ordre de 20000 francs, elle est dans le rouge à cause du financement de sa croissance. En outre, l'entreprise, qui emploie 90 personnes en Suisse et 140 au Bresil, fait face à la concurrence de géants. La capitalisation boursière cumulée de ses trois concurrents (Medtronic, Edwards et Boston Scientific) tutoie les 120 milliards de dollars.

Pour réaliser son plein potentiel, Symetis doit maintenant changer d'echelle. Cela passe soit par son rachat comme cela a été le cas de la genevoise Endosense par I'américaine St. Jude en 2013, soit par une introduction en bourse, comme cela ne s'est pas produit pour une entreprise médicale suisse depuis Addex en 2007, à part Molecular Partners fin 2014. Paradis des technologies médicales, la Suisse ne compte plus guère de sociétés indépendantes cotées en bourse dans ce secteur. Une IPO de Symetis serait le scénario idéal pour voir réapparaitre ici un leader capable de consolider ces innovations plutot que de les céder, parfois sous pression, à des entreprises américaines ou allemandes.